Malgré le vent frisquet qui souffle sur la terrasse de ce coffee-shop, elle porte un tee-shirt décolleté. « Les vêtements près du corps, les décolletés, le maquillage sont mon drapeau ! Ils sont ma façon de m’opposer à l’islam politique », explique-t-elle. Son décolleté, précisons-le, est tout-à-fait décent, son maquillage discret, et nous nous trouvons dans la banlieue de Toronto, au Canada, où la liberté de s’habiller comme on le sent semble totale. Mais pour Homa Arjomand, qui s’est enfuie d’Iran à pied, dans la neige, sa fille de quelques mois dans les bras, ces quelques centimètres de peau nue, ce rouge sur ses lèvres signalent avec éclat qu’elle continue le combat contre l’intégrisme. Elle pensait pourtant l’avoir laissé loin derrière elle quand elle a obtenu l’asile politique au Canada, pays de tolérance. Mais voilà que l’Ontario, l’Etat le plus peuplé du Canada, celui où vit Homa, semble prêt à approuver la création de tribunaux islamiques qui décideraient, pour les musulmans et selon les principes de la charia, de la garde des enfants après un divorce, des pensions alimentaires, ou encore règleraient des litiges concernant l’héritage. Leurs jugements auraient force de loi et la police canadienne pourrait intervenir pour les faire respecter. «L’islam politique est très fort, commente Homa Les fondamentalistes, au Canada, sont des gens diplômés, très organisés, qui manipulent à merveille, et à leur profit, les idées de tolérance, de liberté de religion, de multiculturalisme ».
Le multiculturalisme est un des principes fondamentaux de l’Etat canadien. Proclamé au début des années 70, il visait à reconnaître, au moment où le Québec ruait dans les brancards de la culture anglo-saxonne dominante, la langue et les traditions des francophones, des Indiens et des Inuits. Au même moment, le Canada, terre d’asile, recevait des centaines de milliers d’immigrants venus du monde entier, qui fuyaient guerres civiles, dictatures ou simplement la pauvreté. « Quand je suis arrivée au Canada, poursuit Homa, j’étais si heureuse, le multiculturalisme, pensais-je, signifiait la reconnaissance des différentes cultures, la garantie des droits humains pour toutes les minorités. Oh ! J’étais naïve. Ce que je vois, ici, à Toronto, c’est la création de ghettos, de communautés sans contact les unes avec les autres, je vois une humanité divisée selon la race et la religion ». Aujourd’hui, le multiculturalisme sert à justifier le projet d’une justice qui serait différente selon la religion à laquelle on appartient.
Tout a commencé en 1991 quand le gouvernement de l’Ontario, dans le but avoué de désengorger les palais de justice, autorise la création de tribunaux d’arbitrage : un arbitre, dont il suffit qu’il soit choisi par les deux parties, peut rendre une décision de justice en matière commerciale ou pour des questions de pension alimentaire, de garde des enfants ou de partage des biens. L’arbitre n’a pas à recevoir de formation en droit et peut baser son jugement sur les principes qui lui conviennent, notamment des principes religieux. « La loi sur l’arbitrage revient à privatiser la justice », résume Andrée Côté, directrice de l’Association Nationale Femmes et Droit. C’est en effet un moyen, pour un Etat, de ne pas augmenter le budget alloué à la justice, tout en se parant de l’attachement aux valeurs de tolérance. En octobre 2003, un avocat canadien, Syed Mumtaz Ali, fonde, avec d’autres leaders musulmans, l’Institut Islamique de Justice Civile et annonce son intention de créer des tribunaux d’arbitrage qui trancheraient des litiges civils en appliquant la charia. Aussitôt, de nombreuses associations de femmes canadiennes, et notamment le Conseil Canadien des Femmes musulmanes, manifestent leur profonde inquiétude : l’égalité, rudement acquise, des droits entre hommes et femmes est battue en brèche. Pour leur répondre, le gouvernement de l’Ontario demande un rapport à l’ancienne ministre de la justice Marion Boyd, réputée féministe et plutôt de gauche. Son rapport, épais, argumenté, est rendu public en décembre dernier, et il consterne les Canadiens et Canadiennes attachées au respect de l’égalité des droits pour tous : il approuve la création de tribunaux religieux, au nom du respect de la diversité culturelle et religieuse. Pour les islamistes, c’est un triomphe.
Ce gros rapport, Mobin Shaikh l’a précieusement rangé dans la bibliothèque qui occupe tout un pan de son salon, parmi les Coran et les nombreux précis religieux aux reliures dorées. Mobin, la trentaine, est un homme qui parle avec une grande douceur. Pour entrer dans son appartement, au rez-de-chaussée d’un triste HLM de la banlieue de Toronto, on enlève ses chaussures, à l’orientale. Mobin est né au Canada : ses parents, musulmans, avaient récemment immigré d’Inde. Il a pourtant grandi comme un petit Canadien et voulait devenir flic, ou chirurgien du cerveau. Hélas, il était mauvais en maths. En plus, il devait être un peu paumé, cet adolescent turbulent, pour s’étourdir dans toutes les drogues qui passaient. Un jour son père, recteur de la mosquée Masjid al-Noor, lui dit : « Suis la religion ». Et il l’envoie faire un voyage au Pakistan. « Comme un routard, sac au dos », affirme Mobin. Etrangement tout de même, il se retrouve à Quetta, bastion de l’intégrisme islamique, base de repli des talibans. « Une si jolie ville, dit Mobin, où la vie est simple et emplie de spiritualité. Les gens n’y ont aucun souci ». Rêve-t-il ? Ment-il sciemment ? Ou la propagande islamiste l’a-t-elle aveuglé ? Quetta, ville pauvre, ville-frontière avec l’Afghanistan, n’a rien de charmant. Aujourd’hui, Mobin porte un calot noir vissé sur le crâne, une longue et fine barbe, et la tunique grise des prêcheurs islamistes. Son épouse, née en Pologne, arrivée enfant au Canada, a un piercing dans le nez et de petites lunettes rondes. Toute menue, blonde et la peau si pâle qu’elle en semble transparente, elle n’a rien d’une femme soumise et interrompt régulièrement son mari d’un vif : « Laisse-moi parler ». Il se tait aussitôt. Après sa rencontre avec Mobin, elle s’est convertie à l’islam et a troqué son prénom de Joanna pour celui de Zaahida. « En arabe, cela signifie celle qui est détachée du monde matériel ». Elle en est si détachée qu’elle ne sort de chez elle que le visage entièrement voilé, avec juste une fente pour les yeux. Leurs trois enfants –l’aîné, prénommé Moudjahid ( Combattant), a cinq ans, la plus petite huit mois- n’iront à l’école. « Les enfants n’y apprennent que les fausses valeurs matérielles, et n’aspirent plus qu’à avoir les chaussures et les jeux à la mode », expliquent les parents qui se proclament également plus féministes que les féministes. « Pourquoi en Occident place-t-on uniquement dans les toilettes des femmes des tables pour changer les bébés ? Pourquoi les femmes paient-elles plus cher le coiffeur que les hommes ? ». Joanna-Zaahida, de sa petite voix ferme, affirme alors : «Je suis contre le système carcéral américain où les détenus attendent trente ans dans le couloir de la mort ». Evidemment, on l’approuve. « La charia est bien meilleure, poursuit-elle. Quand un homme commet un crime, on l’exécute tout de suite, s’il vole, on lui coupe une main. Et puis c’est normal de punir de mort la femme adultère : l’adultère détruit le tissu d’une société ». Son mari à la voix douce ajoute que le diable a créé la femme pour égarer l’homme. Et c’est fort de ces principes qu’à la mosquée Masjid al-Noor, il règle des disputes entre conjoints. « Je leur montre l’exemple du Prophète, explique-t-il. A un mari qui se plaint que le repas n’est pas prêt quand il rentre à la maison, je dis que peut-être sa femme a travaillé dur toute la journée. Et j’explique à la femme qu’elle peut essayer de cuisiner quelque chose de nouveau. Vous voyez, l’arbitrage religieux existe déjà ». Il sait très bien pourtant la différence entre les conseils conjugaux qu’il donne, et l’arbitrage qu’il exercerait si jamais le gouvernement de l’Ontario approuvait les tribunaux islamiques : ses décisions auraient alors force de loi. « Pourquoi faut-il une seule loi pour tous ? le coupe son épouse. Nous sommes différents, alors il faut des lois différentes ».
Pourtant, loin de promouvoir le droit de chaque être humain à la différence, l’islam politique fait pression pour que tous les musulmanes du Canada portent le même uniforme : voile et longue tunique.
« Pourquoi, toi qui es musulmane, portes-tu un sari ? » La question a interloqué Alia Hogben qui aime porter, selon son humeur, ou l’élégant sari ou le shalwar kameez. Née à Rangoun de parents indiens et musulmans, mariée à un Canadien d’origine écossaise, elle est la directrice exécutive du Conseil canadien des femmes musulmanes et vit au Canada depuis cinquante ans. Ainsi donc, parce qu’elle est musulmane, elle n’aurait plus droit de porter le sari, celui que toutes les femmes portaient quand elle était enfant, parce qu’il découvre quelques centimètres carrés de peau ! La montée de l’intégrisme inquiète cette croyante qui est aussi une ferme partisane de la laïcité. « Il y a de plus en plus de mariages où hommes et femmes sont séparés », remarque-t-elle. Récemment, un chauffeur de taxi lui a demandé sa profession. Quand elle a répondu « assistante sociale », il a aussitôt répliqué : « Ah vous faites partie de ceux qui brisent les familles ! ». Pour se passer des assistantes sociales qui promeuvent trop, à leur gré, les droits des femmes, les intégristes exigent désormais de gérer, avec des fonds de l’Etat, des foyers où les musulmanes victimes de violences conjugales trouveraient un abri et où elles resteraient sous leur contrôle. Tout cela, bien sûr, au nom du multiculturalisme.
A Toronto, près de la moitié des 4,7 millions d’habitants sont nés hors du Canada. Dans cette mégalopole, on parle 62 langues, outre l’anglais et le français. Nombre des nouveaux immigrants sont surdiplômés : c’est une des conditions pour leur accorder un visa. Mais ils ne trouvent que des jobs sous-qualifiés. Des professeurs d’université se retrouvent au volant d’un taxi. « Le racisme à l’embauche », explique-t-on. Car le multiculturalisme n’y a pas mis fin. Ubah, jeune femme décidée qui travaille dans un foyer d’accueil, est née en Somalie, pays qu’elle a quitté à 5 ans. Ses parents étaient diplomates. Le Canada est sa patrie, affirme-t-elle, et pourtant, la question de son identité a longtemps été , on le sent, une blessure. « A l’école, on se moquait de moi parce que mon visage était noir. Pourtant je parlais anglais aussi parfaitement que les autres. Maintenant, je sais que mon héritage africain est ce que l’on voit en premier ». Elle se définit désormais comme « canadienne musulmane d’origine somalienne », et, comme pour résoudre sa quête d’identité, elle a décidé de porter le voile.
« L’interrogation sur l’identité, les intégristes s’en emparent », affirme Aida Kaouk.
Cette petite femme au visage rieur et à l’allure modeste est conservatrice au musée des Civilisations d’Ottawa. Née en Syrie, elle a obtenu un DEA et un doctorat d’Etat à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, à Paris. Puis elle a fait des recherches post-doctorales à l’université de Berkeley. Avant de s’installer au Canada. « Je suis inquiète, dit-elle à propos de l’arbitrage religieux. Car je ne veux pas être réduite à ma religion, à ma peau, à un pays, alors que je suis plus que cela. Je ne suis pas Syrienne : pour les Syriens, je suis une étrangère. Et ici, au Canada, on n’arrive pas à définir d’où je viens. Car je suis d’un peu partout, de France et de Californie aussi, notre identité est faite de tous les bouts de notre vécu, de nos voyages, de nos rencontres. Il n’existe pas de culture, donc pas d’identité culturelle, qui ne soit l’aboutissement de mélanges et de croisements, le résultat d’une ouverture à l’autre ».
Cinquante associations canadiennes, parmi lesquelles l’Association Nationale Femmes et Droit, viennent de signer une pétition qui sera envoyée au gouvernement de l’Ontario. Elles y affirment que « les conflits familiaux doivent être décidés par un recours exclusif au droit de la famille, sans égard à la religion, l’origine ethnique ou la culture ». Seront-elles entendues ?
Annick Le Floc’hmoan
encadré à venir :
La chambre des députés provinciale de l’Ontario devait décider, le 21 juin, de l’autorisation ou non de l’arbitrage religieux dans les affaires familiales. Devant la levée de boucliers que cette éventualité provoque, la date a été repoussée « à l’automne ». Si l’autorisation était donnée, les Canadiennes musulmanes pourraient se voir systématiquement éjectées du domicile familial après un divorce, perdre la garde des enfants, ou encore recevoir un héritage moitié moindre qu’un frère. Soutenue par de nombreuses Canadiennes de toutes origines, Homa Arjomand demande que les défenseurs de l’égalité des droits manifestent le 8 septembre prochain devant les ambassades canadiennes partout dans le monde . Un des mots d’ordre sera : « laïcité, séparation de l’église et de l’Etat ». Pour en savoir plus, consultez le site internet www.nosharia.com
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