La
charia au Canada
Une
menace pour les musulmanes ?
Le
Canada pourrait devenir le premier pays occidental à entériner officiellement
l’instauration de tribunaux islamiques sur son territoire. Une éventualité qui met
le feu aux poudres.
par
Danielle Stanton
« Je ne veux même pas en discuter : la charia pour moi, c’est non, tranche
Leila, une musulmane d’origine marocaine de 33 ans installée depuis six ans au
Québec. J’ai émigré au Canada pour ne plus être soumise à cette putain de loi
islamique complètement archaïque. Que des intégristes tentent de l’imposer ici
relève du cauchemar. Je ne peux pas croire que le Canada accédera à leur demande. »
C’est
viscéral : la perspective que l’Ontario puisse donner bientôt sa bénédiction
officielle à l’instauration de tribunaux islamiques en droit familial basés
ouvertement sur la charia (CLIP 1) atteint
Leila en plein cœur. Et déchire les quelque 600 000 membres de la communauté
musulmane au pays.
(CLIP
1
Loi
canonique de l’islam, la charia contient les prescriptions relatives à presque tous
les aspects de la vie humaine (religieux, politique, social et privé). Son but est
double : organiser la vie pour qu’elle soit la plus vertueuse et utile possible,
et préparer les musulmans à leur salut. La charia est basée à la fois sur le Coran,
la tradition, les déductions des théologiens-juristes –
pour ce qui n’était pas traité du temps de Mahomet – et le consensus établi au
sein de la communauté. Dépendant des pays islamiques, elle s’applique intégralement
ou partiellement.)
Le Canada tout entier est en état de choc : pour un non-musulman, la charia
évoque souvent, bulletins de nouvelles obligent, des visions de lapidation, de mort. De
dureté envers les femmes : un mari peut répudier spontanément son épouse sans
autre forme de procès, une mère peut perdre automatiquement la garde de ses enfants au
profit du père (à 7 ans pour un garçon, 9 ans pour une fille), les fils reçoivent
davantage en héritage que les filles, etc. De quoi heurter de plein fouet nos
certitudes égalitaires !
Au nom du multiculturalisme et du droit à la liberté de pratique religieuse, le
Canada doit-il ouvrir la porte à la charia ? Question d’autant plus centrale que
les tenants de l’implantation de ces tribunaux espèrent les voir un jour prochain
instaurés d’un océan à l’autre. Y compris au Québec.
Soyons
bien clairs. Même si on l’ignorait pour ainsi dire tous, l’arbitrage familial basé
sur la charia se pratique en Ontario depuis longtemps. Et tout à
fait légalement, en vertu de la Loi sur l’arbitrage (Arbitration Act)
(CLIP 2). Sauf que
jusqu’à récemment, ces arbitrages se déroulaient sans bruit, à l’ombre des mosquées.
Mais voilà, à l’automne 2003, coup de théâtre : un groupe de musulmans
inaugure un Institut islamique de justice civile en Ontario. Et dépose une demande en
bonne et due forme auprès du gouvernement ontarien pour instaurer, sous l’égide de
cet institut, des tribunaux d’arbitrage islamiques. Les tribunaux opéreraient non
plus en douce, mais de manière officielle et structurée.
(CLIP
2
La
Loi sur l’arbitrage de l’Ontario, instituée en 1991, permet aux personnes qui le
souhaitent de régler des différends hors des cours de droit civil. Conçue d’abord
pour des litiges commerciaux, on y a vite eu recours pour régler, aussi, des questions
de droit familial (puisque rien ne l’interdit dans la Loi). « En vertu de cette
loi, un arbitre peut mettre de côté les règles normales en droit de la famille et
utiliser une version fondamentaliste du catholicisme, de la charia, bref, toutes règles
ou valeurs sur lesquelles les parties se seront entendues », explique Andrée Côté,
de l’Association nationale des femmes et du droit.)
« Notre
communauté a grandi très vite, explique l’imam Salam Elmenyawi,
président du Conseil des musulmans de Montréal et chaud partisan du projet.
Actuellement, près de deux musulmans sur trois habitent en Ontario. Le temps est venu
de s’organiser sérieusement. »
« Les
juifs ont leurs tribunaux d’arbitrage rabbiniques depuis longtemps. Au nom de quoi
n’aurions-nous pas les nôtres ? » répète aux
médias l’avocat torontois Syed Mumtaz
Ali, président de la Société canadienne des musulmans et leader du mouvement pour la
mise en place de tribunaux, prompt à brandir le spectre de l’islamophobie.
Syed Mumtaz Ali « pousse »
son idée depuis longtemps. Dans une entrevue accordée au Toronto Star, en
1991, il déclarait : « Les
Canadiens musulmans devraient avoir leurs propres tribunaux d’arbitrage afin de
pouvoir se gouverner selon la loi de l’islam sur des questions comme le mariage et le
divorce. » La reconnaissance des tribunaux islamiques ne ferait qu’accroître la
richesse culturelle du Canada, concluait la Société canadienne
des musulmans dans
un rapport de 160 pages.
La revendication ravit les uns. Et horrifie les autres. Bref, elle met le feu aux
poudres ! Une onde de choc si puissante qu’en juin dernier, le ministre de la
Justice de l’Ontario commandait à Marion Boyd, ancienne
procureure générale et ex-ministre de la Condition féminine de la province, d’évaluer
si la Loi sur l’arbitrage pouvait être discriminatoire envers certains groupes vulnérables,
dont les femmes. Le rapport, attendu cet automne, aidera à décider si cette loi doit
ou non être modifiée. Le quotidien Libération, en
France, le Washington Post, aux
États-Unis : partout, l’affaire est suivie de près par les médias. Le Canada
pourrait donc devenir le premier pays occidental à entériner officiellement
l’instauration de tribunaux islamiques sur son territoire, évalue Pascale Fournier,
doctorante en droit à l’Université Harvard et spécialiste de la question de l’intégration
des femmes musulmanes dans les sociétés occidentales. « Les yeux du monde sont
tournés vers nous. »
La
religion d’un côté, l’État de l’autre
Le Conseil canadien des femmes musulmanes, qui représente près de 1 000
membres, a déjà tranché : la Loi sur l’arbitrage ontarienne doit se limiter au
secteur commercial et exclure explicitement tous les tribunaux religieux, quels qu’ils
soient. La religion est une affaire privée. L’État et l’Église doivent demeurer séparés.
Point final.
« Laisser l’islam se développer en marge du système de justice canadien
serait de la folie pure », décrète, outrée, Homa Harjomand,
Torontoise d’origine iranienne à la tête d’une pétition internationale pour dénoncer
le projet de tribunaux (www.nosharia.com).
« L’esprit de la loi musulmane est clair : la charia place les femmes sous
tutelle. »
Cette
position est appuyée à 100 % par le président du Congrès musulman canadien.
« Tout musulman sensé est contre l’instauration d’un tel tribunal,
s’insurge Tarek Fatah. Quelle est l’idée d’avoir une justice à deux vitesses,
une pour les musulmans et une pour les autres Canadiens ? C’est comme si vous, au
Québec, deviez retourner au temps où le premier ministre Maurice Duplessis et l’Église
marchaient main dans la main. Ce serait un recul épouvantable. »
Ne
soyons pas dupes, avertit Hamid Bashani,
avocat torontois d’origine pakistanaise opposé aux éventuels tribunaux :
« Cette affaire dépasse la question légale ou religieuse : elle s’inscrit
dans un mouvement mondial d’affirmation politique. Pour les fondamentalistes,
l’islam est un code auquel tous les aspects de la vie doivent être assujettis. Même
ici au Canada. C’est une attaque frontale à la démocratie laïque. »
Une
voie dangereuse, estime Pascale Fournier, qui présentait récemment à Marion Boyd un rapport au nom du Conseil des femmes musulmanes du Canada.
« L’arbitre devient comme un mini-juge qui agit en marge du droit étatique.
Cela équivaut à privatiser totalement le droit de la famille. Et partant, à
privatiser l’oppression que vivent certaines femmes musulmanes. »
Les
partisans des tribunaux s’en défendent bien. « Il suffit de prononcer le mot charia pour que tout
le monde s’affole et nous prête les pires desseins, s’impatiente l’imam Salam Elmenyawi. C’est absurde. La loi musulmane n’est pas gravée
dans le béton. Au-delà des principes généraux, beaucoup de choses peuvent être
adaptées au pays où nous vivons. Les musulmans qui s’insurgent sont déconnectés de
la réalité. Ils se pensent encore au Pakistan ou dans des pays où la répression sévit. »
Ceux
qui disent « hors des tribunaux civils, point de salut » jouent à
l’autruche, estime pour sa part Kathryn Bullock. « Rendons-nous à l’évidence : de
nombreuses musulmanes se méfient des tribunaux civils, dit cette professeure du Département
de sciences politiques de l’Université de Toronto convertie à l’islam depuis 10
ans. Elles craignent de ne pas en saisir le fonctionnement, de ne pas être comprises
dans leur “spécificité culturelle”. Donc, spontanément, elles n’y auront pas
recours. Mieux vaudrait des tribunaux d’arbitrage islamiques bien gérés que rien du
tout, non ? »
Elle
l’admet, une partie de la charia est contre les femmes et a besoin d’être réformée.
« Mais quel système de justice est parfait ? Les féministes se battent
depuis toujours pour faire évoluer les lois. La charia est perfectible, oui. Mais ce
n’est pas une raison suffisante pour l’interdire. »
La
réalité des musulmanes canadiennes
« Nous ne forçons personne, dit Salam Elmenyawi. Si
une femme préfère s’abstenir, libre à elle. La Loi sur l’arbitrage stipule
clairement que les deux parties doivent opter pour l’arbitrage sur une base
volontaire. »
Volontaire ?
Ridicule, estime Mila Younes, présidente
du Mouvement ontarien pour les femmes immigrantes francophones (MOFIF). « J’ai
rencontré plusieurs musulmanes lors d’entrevues. Elles arrivent ici sans argent,
souvent sans instruction et sans travail, et elles ne parlent pas l’anglais. Bref,
elles sont totalement dépendantes de leur mari. Si elles s’affirment au moment du
divorce, elles craignent non seulement de tout perdre, y compris leurs enfants, mais
d’être ostracisées par les membres de leur communauté. Et que dire de la peur de
l’enfer ! Elles feront ce que leur mari dira, ce que l’imam leur dictera. »
Dépassons
les clichés, objecte Kathryn Bullock :
« Il suffit de côtoyer ces femmes pour voir que cette image stéréotypée de
fragilité se fissure de plus en plus. Plusieurs d’entre elles sont parfaitement en
mesure de se défendre. »
Pour
Salam Elmenyawi, faire passer toutes les musulmanes pour des
pauvresses sans ressources est une insulte collective. « Mais il y a plus grave.
Le Conseil canadien des femmes musulmanes prétend parler au nom des musulmanes d’ici
; en fait, il travaille contre elles. Honte à lui ! lance l’imam, irrité. Quel respect a-t-il de celles qui veulent
vivre selon leur religion ? Si les membres du Conseil ne veulent pas suivre la
charia, la question du tribunal islamique ne les concerne pas. Parce qu’une chose est
incontestable : avec ces tribunaux, les musulmanes pratiquantes seraient bien mieux
protégées que maintenant. »
Comme
plusieurs imams au pays, Salam Elmenyawi fait de la médiation
depuis nombre d’années. (La médiation diffère de l’arbitrage puisque les deux
parties, des époux par exemple, ne s’engagent pas à se plier à l’avis du médiateur
– avocat, prêtre, imam, etc. – mais lui demandent plutôt son avis.)
« J’ai en tête le cas récent d’une jeune musulmane de 20 ans qui veut
divorcer religieusement. Son mari refuse. Aucun musulman pratiquant ne l’épousera
dans ces conditions. En allant avec un autre homme, elle-même se considérerait comme
une prostituée aux yeux de l’islam. Je fais quoi ? La médiation ne me donne
aucun pouvoir. L’arbitrage m’en conférerait. Voilà qui montre bien le vide qui
existe pour nous dans le paysage légal canadien actuellement. »
Ce
genre de cas n’émeut aucunement Homa Harjomand. « Je
vais vous dire, moi, ce qui se passe vraiment, lance la travailleuse sociale. Je
travaille chaque jour avec des femmes musulmanes. Lorsqu’il y a un problème, le
couple se rend à la mosquée. Si l’homme refuse de divorcer, l’imam prend acte. Le
mari se choisit une autre épouse, se plaçant en situation de polygamie, bien que ce
soit illégal au Canada. La femme se retrouve à s’occuper du ménage et des repas
pour le nouveau couple et ses enfants. Terminé. » Bon nombre de musulmanes
ignorent totalement leurs droits, même si elles résident ici depuis longtemps,
ajoute-t-elle. « Elles vivent en marge, en ghetto. Ces tribunaux les isoleront
encore plus. »
Les
propos de Mila Younes laissent
aussi songeur : « Une femme croyante m’a raconté avoir été contrainte
par un imam de rester avec son mari encore un an, alors que ce dernier la battait au
point d’avoir été incarcéré. Qu’on le reconnaisse ou non, la violence est
vraiment instituée dans les pays musulmans. Cette femme redoute de perdre ses enfants.
Elle n’a qu’un rêve : fuir avec eux sans laisser d’adresse. » Une
autre s’est fait dicter les modalités de sa séparation au téléphone par l’imam
ayant célébré son mariage dans son pays d’origine ! « Faire parler ces
femmes est difficile, déplore toutefois Mila Younes. Non seulement elles sont effrayées, mais elles ne veulent
pas déshonorer leur famille. »
Pour
le moment, ce qui se passe derrière les portes closes des mosquées est plutôt
secret…
La
face cachée des tribunaux
La loi du silence semble planer au-dessus des tribunaux religieux, confirme Anne
Saris, chargée de cours en droit de la famille à l’Université McGill,
qui a scruté la question des tribunaux religieux au Québec et en France. Il est extrêmement
difficile de savoir quelle ligne de conduite prédomine, quel genre de « décisions »
sont rendues. Les traces écrites sont rarissimes.
Un fait est particulièrement troublant, indique l’experte : « La Loi
sur l’arbitrage ontarienne prévoit un droit d’appel des parties devant les
tribunaux civils. Or, les tribunaux rabbiniques ont beau être en fonction depuis
longtemps, personne n’a jamais interjeté appel. Ce n’est pas normal. »
Pas
d’appel, pas de problème ? Faux, semble-t-il : des femmes juives se sont
plaintes au cours des derniers mois à Marion Boyd de
traitements injustes envers elles par les tribunaux d’arbitrage.
Au-delà
des questions de coûts et de difficulté d’accès, il existe au moins une explication
inquiétante à l’absence d’appel : la possibilité de renoncement préalable.
« Il semble que dans la très grande majorité des arbitrages religieux, les
parties renoncent d’avance à leur droit d’appel », rapporte Andrée Côté,
directrice des affaires juridiques à l’Association nationale des femmes et du droit,
un organisme canadien. « En pratique, on donne un droit absolu à l’arbitre. »
Par
ailleurs, est-ce vraiment réaliste de croire qu’une musulmane pratiquante irait
jusqu’à oser vouloir casser le jugement d’un imam ? Plusieurs en doutent. Sérieusement.
La
charia, oui… mais laquelle ?
Justement, plaide Kathryn Bullock :
il faut instituer ces tribunaux islamiques pour que le processus soit mieux encadré,
plus transparent. Et pour s’assurer aussi que les musulmanes reçoivent tout ce qui
leur est dû. « Sous certains aspects, la charia offre des avantages aux musulmanes –
versement intégral de la dot promise au mariage en cas de divorce, etc. Des tribunaux
religieux officiels leur permettraient de mieux faire respecter leurs droits. »
Soit.
Mais avant d’affirmer cela, encore faudrait-il savoir quelle interprétation de la
charia on fera ici… « Une loi musulmane codifiée, ca n’existe pas, illustre
Tarek Fatah. Il existe 56 États musulmans indépendants avec chacun leur propre
loi, aucune n’étant
en accord avec l’autre. » Laquelle serait en vigueur ici ? Celle
de l’Arabie Saoudite, très conservatrice, ou à l’autre bout du spectre, celle de
la Tunisie, qui interdit depuis des années la polygamie ? La question est
capitale. Mais pour l’instant, rien n’est clair. « Les propos des promoteurs
des tribunaux islamiques me font craindre une interprétation très étroite, donc peu
ouverte aux droits des femmes », indique le président.
Pascale Fournier partage cette perception : « Il est possible de faire
une lecture progressiste de la charia. Mais après avoir entendu les propos d’imams
torontois et les témoignages de femmes musulmanes ayant vécu des médiations ou des
arbitrages, ça ne me semble pas être le cas au Canada. »
Salam
Elmenyawi soupire : « Nous ne sommes pas
stupides. Nos arbitres rendront justice conformément au cadre juridique canadien et à
la Charte des droits et libertés de la personne. Au besoin, nous assurerons le relais
avec les tribunaux civils, pour ce qui touche la perception des pensions alimentaires,
par exemple. Si nous jugeons essentiel d’obtenir une approbation gouvernementale de
nos tribunaux, ce n’est pas sans raison. Pour le moment, plusieurs imams
s’improvisent médiateurs ou arbitres en matière de droit familial sans avoir
les compétences requises. Nous voulons mettre un terme à ces pratiques. »
Les
balises des futurs tribunaux d’arbitrage islamiques sont fixées, énumère-t-il :
les arbitres devront être dûment formés aux législations islamique et canadienne,
chaque tribunal devra être composé d’au moins deux arbitres, un registre des décisions
prises par les arbitres sera constitué, registre qui pourra être librement consulté.
L’imam de Montréal se dit même ouvert à une certaine supervision des décisions
rendues en arbitrage par un représentant du système laïque,
histoire d’en évaluer le caractère équitable.
Examen de conscience
Nous craignons les tribunaux islamiques, soit. Mais nos tribunaux civils sont-ils
à la hauteur de la tâche ? Non, tranche Pascale Fournier. Exemple à l’appui :
« Il y a quelques années, une musulmane ontarienne s’est présentée en cour
pour faire respecter son contrat de mariage. Le contrat prévoyait le versement de 30 000 $
par le mari advenant un divorce. Le mari refusait de payer, se retranchant derrière un
argument courant en pareil cas : “Tu demandes le divorce ? Tu perds tes
droits.” Après avoir consulté des imams, le juge, dépassé, a décrété qu’il
n’était pas en son pouvoir de rendre exécutoire un contrat de mariage passé en
vertu du droit islamique. Et il a renvoyé l’épouse à ses instances religieuses ! »
Pour
compliquer les choses, on assiste malheureusement à la montée d’une tendance, tout
aussi dangereuse en droit civil, explique l’avocate Andrée Côté : préserver
les ententes négociées entre parties. « J’ai en tête le cas d’une femme qui
avait été contrainte par son mari de signer un contrat de mariage religieux désavantageux
le jour même de son mariage. Son avocate le lui avait déconseillé, mais c’était ça
ou le mariage était annulé. Elle a signé, en pleurs. Au moment du divorce, elle est
allée en cour pour contester la validité du document. Le juge a dit : “Vous
avez consulté et donné votre consentement. Je regrette, je ne peux rien pour vous.” »
Dès
qu’il est question de religion, les juges hésitent à intervenir, observe pour sa
part Hamid Bashani. « Ils
ont une grande pudeur à dire : “Votre religion fait erreur.” Alors ils se
retirent derrière le concept de liberté de religion. Même si au nom de ce principe,
on peut violer des droits fondamentaux. »
Plusieurs
études ont par ailleurs fait la preuve que nos tribunaux n’étaient pas exempts de
racisme. Si nos instances ne sont pas en mesure de traiter ces cas convenablement, ne
vaut-il pas mieux instaurer des tribunaux islamiques ?
« Jamais ! Ce serait du racisme à rebours, objecte vivement Tarek
Fatah, du Conseil des musulmans du Canada. Ceux qui veulent s’intégrer devront porter
le poids d’une décision prise pour ceux qui veulent vivre en ghetto. À cause d’une
poignée d’individus, toute la communauté musulmane risque de se retrouver encore
plus isolée. »
La
solution ? Jeter des ponts
Pour
Tarek Fatah, la solution coule de source : « Le Canada doit imiter la France
dans l’affaire du voile islamique : dire non à tout traitement différent.
C’est la meilleure façon d’agir. »
La
France fait montre d’irrespect et se comporte en colonialiste, estime plutôt Pascale
Fournier. « Regarder l’autre avec condescendance, tout rejeter comme si la
justice laïque était la seule vérité ne mène nulle part. Faisons plutôt notre
examen de conscience ; si des gens souhaitent cheminer en parallèle, c’est
qu’il existe des ratés dans notre mode d’intégration. »
Soyons
créatifs, continue l’experte. « Formons mieux nos juges pour bien les
sensibiliser aux questions religieuses et culturelles, concevons des systèmes où les
experts consultés en cas de litige ne seraient pas uniquement des imams ; pourquoi pas
des femmes musulmanes qualifiées ? Éduquons les femmes sur leurs droits,
aidons-les à améliorer leur situation économique. Et essayons d’encourager une
interprétation plus moderne de l’islam. Autrement dit, au lieu d’élever des frontières,
jetons des ponts. »
Anne
Saris explore une autre avenue : « Et si, en mettant en place les garde-fous
nécessaires, on parvenait à instaurer des tribunaux islamiques qui, le cadre canadien
aidant, feraient la démonstration que la loi islamique peut s’adapter au monde actuel ?
Ce pourrait être un message intéressant à envoyer à certains pays. »
Un
très mauvais message, tranche Hamid Bashani.
« Dans le monde musulman, on recevra un seul signal : le Canada cautionne la
charia. Cela encouragera les fondamentalistes. Ou pire, les terroristes. On ne peut
en même temps lutter contre le terrorisme et permettre à l’islam d’établir ses règles
sur notre territoire. »
Malgré
le choc des idées, ce débat autour des tribunaux islamiques est très positif, juge néanmoins
Pascale Fournier. « Pour la communauté musulmane, c’est un sain exercice démocratique.
Pour le reste des Canadiens, c’est l’occasion d’entendre des voix de femmes
musulmanes. Et de réaliser que les musulmans ne forment pas un bloc monolithique :
des positions diamétralement opposées y sont endossées à la fois par des hommes et
des femmes. »
Les
tribunaux islamiques, la spécialiste est contre, par principe. « C’est comme si
l’État disait à l’Autre, à l’étranger : “Tu es trop différent. Désormais,
nous vivrons en parallèle. Fais ce que tu veux, je m’en lave les mains.” Contre
toute apparence, le multiculturalisme peut aussi être une façon bien commode de se
fermer aux autres. »
LE
QUÉBEC DANS LA MIRE ?
« Si l’Ontario entérine les tribunaux islamiques, la croisade islamique
aura un effet boule de neige partout au Canada, croit l’avocat Hamid
Bashani. Y compris au Québec. » Possible. Salam Elmenyawi, président du Conseil islamique de Montréal, ne s’en
cache pas : il a déjà mandaté des avocats pour étudier les ouvertures possibles
dans la législation québécoise.
Précisons-le
cependant tout de suite : le Québec et le reste du Canada sont sur deux planètes
différentes. Alors que le Common Law prévaut partout
ailleurs, le Québec est régi par le Code civil.
En
matière de droit familial, cela change tout, explique Alain Roy, expert en droit de la
famille à l’Université de Montréal. « Le législateur québécois tient pour
acquis que le contexte particulier qui préside à une relation conjugale – notamment
en raison du contexte émotif qu’il sous-tend – est incompatible avec l’arbitrage.
La médiation est possible mais toujours, le tribunal se réserve le droit de revoir
toutes les ententes dans l’intérêt des enfants et des deux parties. Au Québec, le
Code civil est clair : le droit de la famille est exclu de l’arbitrage. La
privatisation du droit familial comme en Ontario est donc impossible ici. Pour
l’instant. »
Personne
ne peut prédire l’avenir, dit Alain Roy. « La Charte des droits et libertés de
la personne s’applique partout au Canada. S’il advenait qu’un jour, la Cour suprême
décrète que le droit à la liberté de religion inscrit dans cette charte justifie
effectivement la mise en place de tribunaux islamiques, nous n’aurions pas le choix.
Nous devrions embarquer dans le train et modifier notre Code civil. Mais étant donné
la tradition farouchement laïque qui prévaut au Québec en matière de justice et de féminisme,
un tel virage ne se ferait certes pas sans une formidable levée de boucliers ! »
Va
pour la loi. Mais au-delà, il y a la vraie vie. Sait-on vraiment ce qui se passe
actuellement sur le terrain au Québec ? En marge de notre système de justice, des
femmes isolées dans une communauté religieuse subissent-elles des pressions pour se
conformer à telle ou telle prescription religieuse, dont la charia ? Les
situations troublantes qui se passent en Ontario peuvent-elles, à notre insu, se dérouler
chez nous, au Québec ? « J’ai en tête des cas tragiques que je ne peux dévoiler
au risque de mettre les femmes en cause en danger, raconte Pascale Fournier. Mais la réponse
à votre question est claire : oui. »